J’ai lu et relu le livre Par amour du stress, publié aux Éditions au Carré, en 2010. L’auteur, Sonia Lupien est chercheure en neurosciences. Elle est aussi fondatrice et directrice scientifique du Centre d’Études sur le stress humain (CESH) dont les bureaux sont à Montréal. Comme je le dis souvent aux participants de mes formations lorsque nous abordons la partie sur le stress, le travail de Madame Lupien est de stresser les gens et de voir ensuite ce que cela donne. Cela fait rire tout le monde, mais c’est en partie vrai. Son travail, c’est d’analyser, de faire des recherches sur le stress, sur ce qui le cause, comment on peut mieux le gérer. J’ai bien dit gérer, car il ne s’agit pas de l’éradiquer, de l’éliminer, mais bien au contraire de s’en faire un allié, de mieux le comprendre pour être en mesure de mieux le gérer ou d’en tirer profit si vous préférez. Tout dépend ce qu’on en fait.

Quelques mythes déboulonnés au sujet du stress

Avant de lire ce livre, je croyais, comme beaucoup de gens sans doute, que le stress était quelque chose de plutôt négatif. Ce dont on se rend compte c’est que le stress est quelque chose d’inhérent à notre nature humaine, qu’il peut être extrêmement positif et qu’il n’est pas toujours porteur de fatigue et de maladie.
« Sans stress, nous serions tous morts. C’est la réponse de stress qui a permis à nos ancêtres de survivre aux mammouths de la préhistoire en les chassant pour les manger. » (p. 39)
Madame Lupien déboulonne donc des mythes importants par rapport au stress; un autre mythe est que le stress est lié au temps qui nous manque pour faire tout ce que nous avons à faire. Alors pourquoi sommes-nous stressés avant de faire une présentation orale par exemple? Avant une rencontre avec un client important ou avec les parents de la personne que l’on fréquente? Puisqu’on croit que le stress est lié au manque de temps, il est donc naturel de penser que les adultes sont plus susceptibles d’être stressés que les enfants et les personnes âgées. En réalité, c’est tout à fait le contraire : le cerveau des enfants est vulnérable, car il est en développement, et le stress a la capacité d’accélérer le vieillissement du cerveau chez les personnes âgées.

Qu’est-ce que le stress?

Le stress est une réaction du cerveau qui détecte une menace réelle ou imaginaire et prépare notre corps à y répondre en secrétant les hormones du stress (cortisol et adrénaline) et en dirigeant toutes nos énergies vers ce danger et l’action à prendre – soit fuir ou attaquer. Tout s’arrête, se ralentit, sauf ce qui est important pour assurer notre survie. Et c’est bien de survie dont il s’agit! Par exemple, je circule sur la route, une auto me coupe. Je ressens un stress aigu, ponctuel qui me fait réagir (du moins on l’espère) correctement et qui peut sauver ma vie.

Stress aigu / stress chronique

Ou cela devient plus complexe c’est lorsque le réflexe de survie survient face à un autre type de stresseur – par exemple un collègue qui est toujours en train de nous démolir à la cafétéria; toutes nos réserves d’énergie sont orientées vers une situation qui ne nous semble pas avoir d’issue et face à laquelle nous croyons ne pas être en mesure d’agir. Toutes les hormones de stress et toute l’énergie emmagasiné dans le corps restent là, sans exutoire, et peuvent facilement mener vers le stress chronique Devant un stress chronique, le cerveau produira une réponse de stress chaque fois qu’il rencontre la menace. Le corps ne peut pas à long terme soutenir ces incessantes production d’hormones de stress sans qu’il en soit en déséquilibre.
« (…) nous commençons alors à développer des désordres physiques et mentaux, car notre corps, tentant de s’adapter à la situation, génère un dérèglement des différents systèmes physiologiques associés à la réponse de stress en tentant d’y répondre de manière chronique. » (p. 55)

Un cerveau protecteur

Le rôle premier de notre cerveau : détecter le danger. Notre cerveau croit nous protéger en générant une réponse de stress à chaque fois que l’on détecte une menace réelle ou imaginaire. Le problème, comme le dit si bien Madame Lupien, c’est que notre cerveau ne fait pas vraiment la différence entre un mammouth et un bouchon de circulation. Il n’est pas conscient que nous sommes au XXI e siècle et il va secréter les mêmes hormones de stress qui ont les mêmes répercussions sur le corps et le cerveau.

Une question de contrôle

Ce dont on se rend compte, c’est que lorsqu’on donne à notre cerveau l’impression que nous avons un certain contrôle sur la situation, celui-ci perçoit moins les menaces; en fait il n’est pas nécessaire d’avoir véritablement le contrôle sur la situation, mais simplement d’en avoir l’impression. Nous ne pouvons pas éliminer de notre vie tous les stresseurs mais nous pouvons faire en sorte que notre cerveau détecte moins de menaces en ayant des plans d’action qui nous permettent d’avoir la sensation d’un certain contrôle sur la situation.

Le C.I.N.É. du stress

Comment faire pour avoir cette sensation d’un certain contrôle sur nos stresseurs? Les recherches ont permis de déterminer 4 caractéristiques du stress, ce que Madame Lupien nomme le C.I.N.É. du stress :
  • Contrôle : vous devez avoir l’impression que vous n’avez pas le contrôle sur la situation
  • Imprévisibilité : la situation doit être imprévisible ou imprévue pour vous
  • Nouveauté : la situation doit être nouvelle pour vous
  • Ego menacé : la situation doit être menaçante pour votre égo
Chaque situation stressante peut inclure une, deux et même toutes ces caractéristiques. Ces situations qui sont stressantes pour nous ne le sont pas nécessairement pour d’autres. Il s’agit de perceptions que nous avons d’une menace, qui peut être réelle mais qui peut être aussi imaginaire.

Une réponse différente au stress

Ce qui est intéressant de noter c’est que pour deux personnes de la même tranche d’âge, par exemple, devant une situation similaire, la réponse de stress va être différente, variable. Madame Lupien prend l’exemple de deux jeunes enfants dont les parents vont divorcer, deux adolescents qui vivent le passage difficile de la petite école primaire à l’école secondaire, deux adultes qui vivent en contexte professionnel de restructuration et enfin deux personnes âgées qui doivent quitter leur domicile pour entrer en résidence.

Pourquoi leur réponse au stress est-elle différente?

Parce que cela ne vient pas toucher les mêmes caractéristiques du CINE. Parce que ce qui fait la différence fondamentale d’une situation à l’autre, c’est l’impression d’un meilleur contrôle qui réduit la menace perçue par le cerveau. Par exemple : Adrienne, 79 ans, doit déménager à la fin de la semaine; ses enfants ont décidé qu’elle viendrait s’installer près d’eux, pour qu’ils puissent mieux en prendre soin. Cependant Adrienne ne connaît personne dans cette résidence, et elle sera bien loin de son milieu familier. Pour Adrienne, la situation est nouvelle (N), imprévisible (I) et elle menace aussi son ego (E), car elle craint de ne pouvoir se faire des nouveaux amis. De plus, elle n’a aucun contrôle (C) puisque la décision a été prise par ses enfants. De son côté, Gertrude, 82 ans, déménage elle aussi dans une maison de retraite ; mais elle y allait déjà souvent rencontrer ses amies qui y habitent. Elle a choisi elle-même de s’y installer car elle connaît le personnel et aime l’ambiance de la maison. En plus, elle a la permission d’amener sa chatte. Elle perçoit le déménagement comme un genre de fête qu’elle partage avec les gens qu’elle aime! Ainsi, la situation n’est ni nouvelle ni imprévisible, elle ne perçoit pas la situation comme étant hors de son contrôle, et ne voit pas non plus de menace à son ego, puisqu’elle a déjà des amies là-bas. Une situation très semblable, sans ce cas-ci, n’engendre donc pratiquement pas de stress?

Déconstruire et reconstruire

Ce que Madame Lupien propose, et qui est très intéressant et fort utile, est d’analyser un stresseur à partir des 4 caractéristiques du Ciné, et ensuite de trouver un ou des plans d’action. Même si les gens en général ne mettent pas à exécution leurs plans B, C ou D, le seul fait de se les rappeler devant le stresseur permet au cerveau de détecter moins de menace et donc de produire moins d’hormones de stress.

Analyses plus poussées

Madame Lupien va aussi analyser ce qui fait qu’on peut être plus vulnérable au stress; l’impact de certains types de personnalité (hostilité, anxiété, faible estime de soi). « Si vous voyez tout le monde en noir et constamment menaçant, si vous retournez cela constamment dans votre tête, il est clair que votre cerveau en détectera une menace (même si elle n’est pas réelle) et produire des hormones de stress. » (p.110) Elle parle aussi de la différence entre les hommes et les femmes; les hommes vont être portés face à un danger à attaquer ou fuir, alors qu’on remarque un comportement de protection des femmes envers leur progéniture et une recherche d’affiliation avec les autres femmes Notre cerveau a besoin d’être stimulé! Pourquoi nos stresseurs nous empêchent-ils de dormir? Le cerveau a horreur du vide, il déteste ne pas être stimulé. Et c’est alors qu’il va, souvent, ramener à notre conscience les stresseurs de la journée. La solution ? Prendre une heure par jour, tout seul, sans aucune stimulation autour de soi. Les stresseurs vont sûrement venir à notre esprit, mais là on les attend, et on sait quoi en faire.

Quelques exemples d’utilisations pratiques

Un programme spécial a été monté pour les adolescents : Déstresse et progresse, qui a pour objectif d’aider les adolescents à comprendre et gérer leur stress. Le CINÉ a été rebaptisé le SPIN. Madame Lupien touche aussi le stress au travail.
« Stresser quelqu’un n’améliorera jamais sa performance, cela ne fera qu’augmenter sa mémoire de l’événement stressant au détriment de toute autre information. La seule manière d’augmenter la performance en milieu de travail est, au contraire, de diminuer le nombre de stresseurs en milieu de travail. »  P. 178
Elle présente 5 questions à poser aux employés pour évaluer les caractéristiques du stress -qui permettent aux employés d’évaluer leur gestionnaire et qui permettent également au gestionnaire d’agir sur les caractéristiques les plus fréquentes. Elle parle même de la possibilité d’évaluer les principaux stresseurs dans chaque département pour pouvoir agir sur ces stresseurs.

En conclusion

Il y a beaucoup d’autres chapitres intéressants dans ce livre. Je crois qu’il est d’actualité. Combien d’entre nous vivons des stress à répétition, avons l’impression de tourner en rond sans trouver d’issue, jusqu’à tomber en stress chronique avec toutes les conséquences que cela entraîne, psychologiquement et physiquement? L’outil du CINÉ est un outil extraordinaire. Il permet de décortiquer des situations stressantes, d’en déterminer les caractéristiques pour ensuite établir des plans d’action. C’est un exercice que j’utilise régulièrement. Il est certain qu’après l’avoir utilisé quelques fois, on se rend compte que chacun est plus vulnérable à certaines caractéristiques qu’à d’autres. C’est donc sur ces caractéristiques que chacun devra travailler, pour réduire le sentiment de menace perçu par le cerveau.
« Bien sûr nous ne trouverons jamais toutes les solutions à la nouveauté, à l’imprévisibilité, aux menaces à l’égo ou au sens du contrôle dans notre vie, mais rappelez-vous que l’idée est de contrôler la majorité de ces situations quand on le peut, dans le but de ne pas permettre à notre cerveau de détecter une menace sur une base régulière et ainsi protéger notre santé mentale et physique. » (p. 163)
Madeleine Fortier Présidente et fondatrice Accent Carrière 514 346-8926